En 1966, des chercheurs observent chez les enfants de survivants de la Shoah des symptômes psychiques similaires à ceux de leurs parents, sans exposition directe aux mêmes événements. Les études suivantes confirment des schémas comparables au sein de familles touchées par d’autres catastrophes collectives.Des mécanismes épigénétiques commencent à être mis en évidence, montrant que certains stress vécus par une génération peuvent modifier l’expression des gènes des descendants. Les institutions psychiatriques intègrent progressivement ces constats dans leurs protocoles de soin, malgré des débats persistants sur la part exacte de transmission biologique, éducative ou sociale.
Le traumatisme transgénérationnel, un héritage invisible
Au cœur des histoires familiales, certains tourments ne se contentent pas de s’effacer avec le temps. Les traumatismes transgénérationnels traversent les générations, se glissant dans les gestes, les silences, les regards. La recherche en psychiatrie a ouvert la voie : la douleur d’une génération rejaillit parfois chez la suivante, sans mot ni souvenir partagé. Guerre, déracinement, persécution, violences : ces vécus s’inscrivent jusque dans l’identité de ceux qui en héritent, même si l’événement premier n’est plus raconté.
Ces transmissions s’expriment de mille façons. Certains ressentent une anxiété diffuse, des difficultés à poser des limites, ou une peur inexplicable à l’approche du conflit. Chez d’autres, ce sont des blocages persistants ou des réactions décalées dans certaines situations, comme si un passé ignoré guidait à leur place. Nombre de ces séquelles passent par la honte, la pudeur, ou les secrets de famille. Ce relais ne doit rien au hasard : la mémoire familiale, les habitudes, le regard porté sur les événements pèsent tout autant que la génétique.
Pour saisir l’ampleur du phénomène, il faut évoquer les principales manières dont le traumatisme s’inscrit au sein d’une famille :
- Traumatismes intergénérationnels : des blessures profondes, souvent enfouies, qui persistent au fil des transmissions familiales.
- Transmission : la répétition s’ancre dans les récits, mais aussi et surtout dans les silences et dans une certaine façon d’agir ensemble.
- Symptômes : crises d’angoisse, difficultés émotionnelles, reproduction de modes relationnels sans cause immédiate identifiable.
Du côté des sciences sociales, le regard s’élargit : ces traumatismes familiaux deviennent parfois partie intégrante d’une culture commune, à force d’être tus puis intériorisés. Certains spécialistes parlent alors de « traces » : elles marquent la psyché, le corps, bien au-delà de la simple mémoire, même chez ceux qui pensaient rester à l’écart de l’héritage familial. On pourrait croire qu’il suffit d’ignorer ces traces pour s’en libérer, mais trop souvent, elles opèrent dans l’ombre, y compris au sein du parcours de soin.
Qui est concerné ? Quand l’histoire familiale s’invite dans le présent
Le traumatisme générationnel ne fait pas de distinction : il touche les enfants, les descendants directs, mais aussi des adultes qui découvrent, parfois tard, combien l’histoire de leurs parents ou grands-parents rejaillit sur leur vie. Les études de terrain sont sans appel. Chez les enfants de rescapés de la Shoah, on observe des signes de stress, d’hypervigilance ou de difficultés relationnelles proches de ceux vécus par leurs parents, alors même que ces enfants n’ont pas subi les mêmes événements traumatiques. Cette dynamique se retrouve chez les générations futures, bien après la disparition des témoins initiaux.
Les conséquences sur la santé mentale se repèrent parfois à travers une simple anxiété persistante, des peurs sans origine crédible, ou des blocages dans les relations à l’autre. Ces réactions tirent leur source de plusieurs facteurs : répétition de modèles familiaux, transmission de rituels ou de silences, poids des événements endurés par les générations précédentes. Même le corps s’en souvient, à travers des marqueurs identifiés par les chercheurs chez les descendants : le passé, lui non plus, ne s’efface pas facilement.
Pour éclairer ces situations, citons des exemples concrets observés sur le terrain :
- Un enfant dont les parents ont vécu le déracinement ou la violence et qui développe de l’anxiété à l’idée de séparation ou de changement.
- Un adulte, d’apparence stable, qui découvre en thérapie que ses blocages trouvent racine dans des traumatismes familiaux refoulés depuis deux générations.
Cette transmission agit rarement de façon consciente. Elle s’infiltre dans les habitudes, influence les choix, modèle parfois l’ensemble d’un parcours personnel ou familial. Le passé, loin d’être figé, façonne la vie d’aujourd’hui, souvent à bas bruit.
Pourquoi et comment ces blessures se transmettent-elles de génération en génération ?
À la croisée de la biologie et de la psychologie, la transmission transgénérationnelle intrigue et questionne. Des scientifiques de renom comme Rachel Yehuda ou Isabelle Mansuy ont multiplié les recherches depuis plusieurs années. Au fil des études conduites sur des familles de survivants ou d’enfants séparés de leurs parents, un constat s’impose : certains traumatismes ne s’arrêtent pas au vécu initial. Leur empreinte subsiste, chez les descendants, sous forme de symptômes ou de vulnérabilités particulières.
L’évolution de l’épigénétique permet de mieux comprendre ces phénomènes. Chez des animaux exposés à de forts stress, les scientifiques remarquent qu’une modification de l’expression des gènes se produit, influençant les réactions de la génération suivante sans toucher au code génétique lui-même. Michael Skinner a exposé comment ces empreintes persistent plusieurs générations, même en l’absence d’événement nouveau. Cette réalité ne concerne toutefois pas la biologie seule ; elle est renforcée, modulée ou entretenue par l’environnement familial.
L’environnement joue en effet un rôle tout aussi décisif. Les attitudes parentales, qu’il s’agisse de surprotection, de silence ou de méfiance, laissent une empreinte forte. Ajoutez à cela des histoires incomplètes, quelques non-dits, voire une honte persistante, et le scénario se répète : le traumatisme traverse les générations, s’exprimant différemment mais résistant à l’oubli. Les schémas se perpétuent, jusqu’au jour où ils sont enfin verbalisés et discutés ouvertement.
Pour mieux cerner le mécanisme de cette transmission, voici les points clés à retenir :
- Le processus résulte toujours d’un dialogue entre l’héritage biologique et la dynamique sociale familiale.
- L’histoire familiale s’inscrit dans la mémoire, les rituels silencieux et l’éducation du quotidien.
Des pistes pour se libérer de l’impact des traumatismes transmis
Prendre conscience de ces traumatismes hérités, c’est amorcer un changement. Nommer ces blessures familiales, explorer les épreuves traversées par les générations passées, faire des liens clairs avec ses propres difficultés, ce sont des étapes qui peu à peu desserrent l’étau du silence. La psychogénéalogie, avec la construction de l’arbre généalogique et la recherche des répétitions, donne quelques repères pour mettre à jour les histoires occultées et donner du sens à ce qui se rejoue.
Les pratiques thérapeutiques se sont adaptées à cette réalité. La psychothérapie classique demeure une voie possible, mais de nombreuses méthodes complémentaires se sont imposées. L’EMDR, recommandée notamment dans le traitement des traumatismes, exploite la capacité du cerveau à se réorganiser et à digérer les souvenirs pénibles. D’autres approches croisent parole, exploration corporelle et travail sur les dynamiques familiales pour aider à sortir de la chaine répétitive qui enferme parfois depuis des générations.
La résilience se bâtit moins sur l’héroïsme personnel que sur l’entourage, la circulation de la parole et la disponibilité du soutien. Protéger la santé mentale des prochaines générations implique de briser certains silences, créer de nouveaux espaces d’écoute, encourager la mémoire partagée autant que le respect de l’intimité de chacun.
Certaines histoires n’exigent plus d’être tues. Ce qu’une génération porte sans l’exprimer, la suivante peut le transformer, à condition de nommer enfin ce qui jusque-là pesait sans visage.

