Quatre millions de téléspectateurs espagnols devant Antena 3 en mai 2017, puis une explosion planétaire après le rachat par Netflix : La Casa de Papel a redéfini ce qu’une série espagnole pouvait représenter sur le marché mondial. Depuis la fin de la saga en 2021, la plateforme ne cherche plus un successeur unique. Elle déploie une stratégie différente, fondée sur la multiplication des genres et l’exploitation prolongée de marques existantes, dont l’univers Casa de Papel lui-même.
Berlin et la logique de franchise Netflix autour de La Casa de Papel
Le spin-off Berlin, centré sur le personnage incarné par Pedro Alonso, illustre un virage que Netflix assume ouvertement. La plateforme a communiqué sur le fait que l’univers de La Casa de Papel continue sur Netflix, signalant une volonté de transformer une serie à succès en franchise à tiroirs. Une saison 2 a été annoncée, prolongeant encore la durée de vie de la marque.
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Cette approche soulève une question rarement posée par les concurrents : jusqu’où peut aller l’exploitation d’une marque sans épuiser le public ? Le braquage originel fonctionnait sur un concept clos, un Professeur, une banque, un plan. Étirer cet ADN vers des préquelles et des récits parallèles revient à parier que l’attachement aux personnages suffit à maintenir l’audience, même sans la tension narrative du casse.

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Le risque de saturation est réel. Les audiences de La Casa de Papel avaient déjà chuté de moitié entre la première et la deuxième partie de la diffusion originale sur Antena 3, avant que Netflix ne relance la machine à l’international. La saison 3, produite directement pour la plateforme, avait divisé les spectateurs. Berlin prolonge ce schéma : un nom porteur, mais un récit qui doit prouver sa propre nécessité.
Thriller espagnol sur Netflix : la diversification au-delà du braquage
Le modèle post-Casa de Papel ne repose plus sur un seul genre. Les séries espagnoles récentes référencées sur Netflix couvrent le suspense judiciaire, le drame psychologique et le thriller policier. Des titres comme Trouble du Jugement (série policière espagnole déjà renouvelée pour une saison 2 avant même sa diffusion dans certains territoires) ou Oasis montrent que la plateforme mise sur un catalogue espagnol large plutôt que sur un unique phénomène viral.
Cette diversification correspond à ce que Carlo Fasino, programmateur du festival Séries Mania, décrit comme un savoir-faire espagnol qui s’est affirmé ces dernières années. Les productions ne cherchent plus à reproduire la formule du braquage spectaculaire. Elles explorent des registres différents :
- Le thriller judiciaire, avec des intrigues centrées sur des procès ou des erreurs judiciaires, un genre qui fidélise un public adulte différent de celui des heist shows
- Le drame sentimental longue durée, comme Los Años Nuevos, qui suit un couple sur plusieurs années avec une narration plus contemplative
- Le suspense psychologique ancré dans le quotidien, à l’image d’El Jardinero, où la tension naît d’un cadre domestique plutôt que d’un casse spectaculaire
Ce spectre élargi permet à Netflix de ne plus dépendre d’un seul titre espagnol pour alimenter son catalogue européen.
Série espagnole phénomène : ce que la stratégie de marque change pour le spectateur
La question de fond n’est pas de savoir quelle série espagnole « dépasse » La Casa de Papel en nombre de vues. Le modèle même de ce qui constitue un phénomène a changé. En 2017, une série devenait virale par le bouche-à-oreille et les réseaux sociaux. Bella Ciao reprise dans les manifestations, les masques de Dalí dans les rues : le succès débordait des écrans de manière organique.
La nouvelle génération de séries espagnoles sur Netflix fonctionne autrement. Le renouvellement d’une saison 2 est parfois annoncé avant la diffusion complète de la première saison dans tous les territoires. Netflix verrouille la franchise avant même de mesurer l’adhésion du public. Cette logique industrielle produit des résultats mesurables en termes de catalogue, mais elle ne génère pas nécessairement le même type d’engouement culturel.

Les retours terrain divergent sur ce point. Certaines de ces nouvelles productions entrent directement dans le top 5 de la plateforme, signe d’une visibilité algorithmique efficace. En revanche, aucune n’a encore provoqué le phénomène de société comparable à celui de La Casa de Papel, avec ses symboles repris hors du cadre télévisuel.
Spin-off et préquelle Netflix : les limites d’un univers étendu
L’annonce de plusieurs prolongements autour de l’univers Casa de Papel (dont des spin-offs supplémentaires évoqués par la presse spécialisée) pose la question de la dilution narrative au sein d’une franchise télévisuelle. Le cinéma a largement exploré ce terrain avec les univers Marvel ou Star Wars, et les résultats récents montrent qu’un point de saturation existe.
Pour les séries espagnoles, le risque est double. D’un côté, la multiplication des dérivés maintient la marque dans l’algorithme de recommandation de Netflix, ce qui garantit une visibilité de base. De l’autre, chaque spin-off qui déçoit érode la valeur de la marque mère. Berlin a reçu un accueil critique mitigé, et la question se pose déjà pour les projets suivants.
La comparaison avec le parcours d’Elite est parlante. Cette autre série espagnole Netflix a connu un succès initial fort, puis un étirement sur plusieurs saisons qui a progressivement réduit l’enthousiasme critique et public. L’Espagne produit désormais assez de contenus pour alimenter Netflix sans dépendre d’une seule franchise, mais la plateforme semble hésiter entre deux stratégies : laisser émerger de nouveaux titres autonomes ou capitaliser sur les marques déjà installées.
Le festival Séries Mania a programmé ces dernières années des titres espagnols qui n’avaient aucun lien avec l’univers Casa de Papel, confirmant que la création espagnole existe bien au-delà de cette seule référence. La vraie mesure du dépassement ne se fera probablement pas sur un titre unique, mais sur la capacité du catalogue espagnol à occuper durablement plusieurs créneaux de la plateforme sans s’adosser à une marque préexistante.

